Michel Beine "Somnambule Amérique"

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img_Openus_89_northNouveau_Mexiqueavril_2013_Michel_BeineL’Orangerie, 25.05.13 au 16.06.13: Michel Beine

Photographies

Somnambule Amérique…

Somnambule Amérique…

Serait-il juste et utile, si l’on voulait synthétiser la trajectoire photographique de Michel Beine au fil de trois étapes essentielles, d’estimer que Cuba aura constitué pour lui une expérience d’imprégnation ? Le Maroc, une déambulation littéraire et raffinée ? Et l’Amérique, un voyage dans le temps en même temps qu’une initiation photographique, au long d’un chemin rétrospectif ?... Cela sera peut-être réducteur, mais n’en constituerait pas moins une base fiable pour aborder « Highway and Motor Hotel ». Au centre de cette série, ou plutôt comme un filigrane mais qui recouvre la pellicule plutôt que de se fondre en elle, on ne manquera pas de repérer une silhouette intimidante, le grand nom d’un grand regard – un père, peut-être. Car tout chez Michel Beine – sa position frontale et son cadrage, l’objet banal qui retient son attention et le contour du pays tout entier qu’il dessine à travers ses signes culturels – évoque et appelle la figure de Walker Evans, photographe lettré et aventureux, qui allait installer dans la photographie du milieu du XXe siècle cette notion paradoxale, et pourtant si précieuse et féconde, de « style documentaire »… Distance médiane, affect moyen, détails infimes, intelligence des choses logée davantage dans la sensation que dans le sentimentalisme, et jusqu’aux odeurs intimes du cuir passé ou de la terre brûlée par le soleil… La référence fait plus encore que d’influencer ou d’encombrer l’oeil et la ligne du temps mentale de celui qui parcourt ces images toutes récentes de Michel Beine : il finit par le faire douter, vaciller, hésiter entre ce sentiment de « déjà-vu » et l’incrédulité (le jamais-cru, le décalé). Mais dans cette pratique de l’anachronisme et cet exercice de discipline du regard que s’impose le photographe, il faut sûrement aussi lire une conscience ironique, amusée, et la marque, peut-être, de ce que certains critiques de la post-modernité (Jean-Pierre Keller, par exemple) ont pu appeler « le syndrome de la deuxième fois » : cette certitude de venir après, ce refus d’imiter tout en citant, cette tentation de se réapproprier tout en inventant, cette dette et cette émancipation tout à la fois, vis-à-vis d’une ascendance culturelle qui nous a fabriqués (et même imprégnés : voyez Hollywood !, tout décrépit soit-il), et que nous prolongeons, à tâtons.

L’Amérique de Michel Beine semble révolue et elle est pourtant contemporaine, c’est celle des drive-in et des motels, des insignes religieux ou des pancartes publicitaires à la typo typée – et surannée –, celle des espaces vides et des écrans de télé granuleux, au design poussiéreux, des chaises qui semblent assises là de toute éternité, des routes qui ne commencent jamais, qui ne mènent nulle part, qui ne font que passer.

Une pile de linge propre, un carrousel forain dont seule la légende fait tourner encore les têtes, beaucoup de silence et d’absence, qui n’ont laissé au bord de l’image que de maigres indices : cigarette, serviette en papier, des véhicules à l’abandon, un billard délaissé, des fenêtres fendues, opaques, un pavé écorné, un drap défait. Observation minutieuse d’un monde hors du temps, et en même temps recréation a posteriori de ce même monde, purement fantasmé et imaginaire, tout en demeurant réel, étrange et familier jusque dans les recoins de l’anecdote… L’errance est partout, presque la déréliction, et l’on parcourt ces images avec la mélancolie de ceux qui n’ont à regretter rien de réel, rien de concret, seulement du mythe et des images entr’aperçues. Et l’on sent bien, alors, combien le souci du document touche aux frontières du rêve éveillé… Car ces traces existent pourtant bel et bien, aujourd’hui encore…, encore un peu. Elles figurent peut-être aussi, avant l’ère des grands nivellements opérés par tous les types de mondialisation envisageables et déjà en marche, parmi les derniers vestiges possibles d’une cohabitation d’espaces et de temps distincts, et peut-être hélas désormais inconciliables. Témoignage discret, enfin, d’un photographe au ton juste, qui tente de rester en marge de cette époque, où l’on tend à balancer aux oubliettes la matière tangible et insolite des jours passés, pour mieux se projeter dans l’illusion du lendemain, les horizons chimériques, l’ivresse de la vitesse, les effets de l’emphase. Et où la photographie, trop souvent, ne fait plus que traverser le temps, voire l’air du temps, au lieu de laisser l’histoire se déposer en elle, pas à pas, une étape à la fois…

Demain, nous serons au Texas, ou au Nouveau-Mexique, et personne ne nous cherchera – mais quelques-uns sauront ce que nous sommes venus chercher, et devineront l’instant de la dernière photo, petite porte d’un pays qui un jour fut grand.

 

Emmanuel d’Autreppe, oct. 2008

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